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Une loi pour réveiller la radio, par Pierre Bellanger de Skyrock

La radio française reste marquée par sa scène originelle : la fin du monopole au début des années 80. 
Sur la strate du service public et des radios commerciales « périphériques » s’échafauda un système d’allocations de fréquences pour les stations privées. Le plan de fréquences resta un bricolage technique et les attributions d’autorisations furent un grand bonheur pour certains et la chance pour les autres. La réglementation multiplia les contraintes et les restrictions ce qui, comme souvent, renforça les intérêts en place.

La radio et son administration ont partagé trente ans d’histoire et de compromis réciproques, mais toujours sur cette lancée initiale : le péché de ces nouvelles radios d’avoir existé avant même que la liberté ne leur en soit accordée. Ainsi, la radio FM reste une tolérance bien attachée sur un strapontin.

L’administration de la radio s’inscrit dans la continuité. Ses évolutions, sous l’impulsion de quelques-uns, restent rares. À sa décharge, une situation paradoxale : cette autorité administrative a un pouvoir de sanction exorbitant qui devrait ressortir de l’ordre judiciaire tandis que sa capacité de régulation, sa vraie mission, est singulièrement limitée par les textes législatifs qu’elle se devrait d’appliquer sans marge de manœuvre.

Les radios, pour leur part, ont appris à se combattre dans une longue guerre de position, ville par ville, fréquence par fréquence, amendement législatif par amendement législatif. Un débat de radios ressemble à une négociation européenne sur les quotas laitiers, sauf que c’est plus drôle en néerlandais.

C’est ainsi que la radio aborde aujourd’hui le temps du changement.

Le changement c’est, bien entendu, l’Internet fixe et mobile qui fait exploser la radio d’aujourd’hui : voici venir, accessible gratuitement par tous, un nombre infini de programmes de toute sorte et origine, auquel s’ajoutent des combinatoires illimitées générées par les auditeurs eux-mêmes. Cette abondance est accessible par n’importe quelle intelligence informatique connectée et capable de restituer du son. Le monde fermé de la radio passe de l’aquarium à l’océan.

Avant cette révolution, la radio s’était engagée dans la numérisation de sa diffusion : la radio numérique terrestre ou RNT. Un peu comme si le disque en vinyle passait aujourd’hui au CD. La loi avait confirmé cet objectif tandis que – déjà – certains doutes s’exprimaient. Faut-il lancer en 2010, un réseau numérique qui ne soit pas au protocole Internet et sans modèle économique ? Le travail de la mission Tessier n’a pu qu’éclairer les pouvoirs publics sur les incertitudes majeures de ce projet qui arrive trop tard.

Alors que faire ? Notre industrie et son régulateur souffrent d’une double paralysie. Paralysie des acteurs empêtrés dans le mikado de leurs avantages et contraintes ; paralysie de l’administration qui assume l’exécution des textes sans volonté apparente jusqu’à présent d’initier leur réforme de fond.

L’issue ne viendra que du législateur. Le temps est venu d’une nouvelle loi sur la radio.
D’abord un premier constat, la force de la radio c’est le talent de ses professionnels et un service unique : une présence sonore vivante qui accompagne chaque instant. L’offre informatique ne menace que les radios-robots ; la vraie radio, quant à elle, y trouvera de nouveaux atouts.

Ensuite, un second : nous vivons un âge hybride, comme celui des premières voitures qui étaient des diligences à moteur. Nous sommes la génération du mix entre deux siècles. Il est probable que nous allons faire cohabiter pour la radio deux modes de diffusion : la FM et la radio par Internet, appelée radio IP. Prise entre ces deux modes de diffusion, la RNT n’aura pas l’occasion de prendre son essor. Aujourd’hui, on lui préférera la FM et ses 150 millions de récepteurs ; demain on lui préférera la radio IP avec son choix infini de programmes interactifs et le potentiel de ses publicités ciblées. Nous allons vers ce futur FM-IP qui oblige à penser une loi en milieu ouvert : la réglementation nationale coercitive doit laisser la place à une réglementation positive qui permette la cohabitation entre les logiques FM et IP.

Une nouvelle loi ? Plusieurs questions et chantiers viennent à l’esprit : le plan de fréquences FM, sa mauvaise administration et l’inégalité de traitement entre les opérateurs ; l’inadaptation du processus d’autorisation d’émettre qui gèle les évolutions ; la réflexion sur le seuil anti-concentration et la diversité des opérateurs ; la nécessaire évolution des radios communautaires ; il faudra ouvrir de nouvelles perspectives pour le service public ; positiver les quotas de chansons françaises ; sortir de la RNT, et, pourquoi pas, financer la modernisation de la radio par la cession de la bande de fréquences prévue pour sa diffusion ; judiciariser le pouvoir de sanction de l’administration pour l’adapter au droit commun ; rendre effectif les recours administratifs sur les fréquences et enfin garantir la neutralité des réseaux pour les services audiovisuels et toutes les autres bonnes idées …

Il sera donné à la radio une chance historique de se libérer du carcan qui l’étouffe. L’imagination de la radio sera de retour pour les auditeurs et redeviendra compétitive par rapport à Internet. Cette renaissance devra s’opérer en maintenant les équilibres essentiels qui garantissent la pluralité des radios et la diversité des programmes.

Jadis la valeur ajoutée des opérateurs consistait à faire imposer de nouvelles contraintes à leurs confrères. Le jeu en valait la peine quand nous étions en vase clos et que ce l’on prenait à l’un renforçait l’autre. Aujourd’hui, ce qui est pris à une autre radio ne fait qu’accroître la concurrence de l’Internet. Le jeu est fini, il est devenu contre-productif.

Il est temps que la représentation nationale ranime un des médias qui a toujours su se renouveler et se réinventer dans toutes les circonstances depuis plus de cent ans, un média qui compte 55 millions d’auditeurs quotidiens, mais qui aujourd’hui s’est enfermé lui-même. Il est temps de réveiller la radio.

Pierre Bellanger est président du groupe Skyrock

http://www.lemonde.fr/opinions/article/2010/03/23/une-loi-pour-reveiller-la-radio-par-pierre-bellanger_1323193_3232.html

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