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Télérama – Europe 1, à quand le sursaut ?

Bompard, Demorand, Fogiel… tous ont déserté Europe 1. Taxée de pipolisation ou de connivence politique, la station cherche à remonter la pente.

« Réactions en chaîne. Effet domino. Chaque jour, on annonce un nouveau départ », dit Céline Kallmann, présentatrice des « flashs info ». Depuis fin novembre, Europe 1 vit une période de désertion massive : une dizaine de personnes sont parties, dont trois locomotives – Alexandre Bompard, Marc-Olivier Fogiel et Nicolas Demorand. C’est du jamais-vu, en cette période de l’année et sur cette antenne. Inédit, même dans toute l’histoire de la radio.

Premier à déserter : Alexandre Bompard, pdg de la station depuis juin 2008, surnommé « Chouchou de Sarkozy », ou « Pentium 12 », pour sa rapidité d’esprit. Début 2010, la presse annonce son arrivée à la tête de France Télévisions. Au dernier moment, le poste lui échappe. Blessé et en bisbille avec Arnaud Lagardère, propriétaire d’Europe 1, il réussit tout de même à créer la surprise en débauchant Nicolas Demorand de France Inter. Le 23 novem­bre, contre toute attente, il annonce qu’il part diriger la Fnac. Une semaine plus tard, Denis Olivennes, lui-même ancien patron de la Fnac et directeur du Nouvel Observateur, est nommé à son poste. La passation de pouvoir se fait en janvier, juste avant que Médiamétrie ne fasse connaître de mauvais résultats d’audience. En un an, Europe 1 a perdu plus de cinq cent mille auditeurs.

Deuxième à quitter le navire : Nicolas Demorand. L’histoire n’a rien à voir avec le départ du capitaine. Les médias sont en pleine refonte ; la presse, en crise et en recherche de nouvelles personnalités. Edouard de Rothschild, actionnaire principal de Libération, fait appel à lui pour diriger le quotidien. Demorand quitte la radio le 18 février. Nicolas Poincaré lui succède dans Europe 1 soir.

Troisième à sortir de la grille : Marc-Olivier Fogiel, qu’Alexandre Bompard a fait venir dès septembre 2008 pour animer la tranche la plus importante, la matinale. D’abord très pro, MOF se relâche à l’antenne pendant la ­période trouble liée au départ annoncé de son ami et patron pour France Télévisions. Il envisage de le suivre, puis révèle qu’il va prendre la direction d’Europe 1. Bref, Fogiel se pose des questions sur son avenir… Il déclare forfait le 11 février, annonçant qu’il allait rejoindre la holding de presse de Matthieu Pigasse. Le 14, Guillaume Cahour le remplace.

Les concurrents se moquent de ces abandons. Sur RTL, Thierry Pastureau fait dire à Johnny : « Quand je vois l’hémorragie à Europe 1, je suis sûr que c’est Delajoux qui a opéré. » Ou « Chez eux, la rentrée de septembre se fait en mars. » Même Ruquier, animateur d’On va s’gêner, sur Europe 1, s’amuse de cette débâcle et répond à une auditrice : « On fait deux heures et demie aujourd’hui, mais peut-être cinq demain ; il va falloir combler le vide. » Outre le remplacement de ceux qui sont partis ou vont le faire, Denis Olivennes a également choisi de densifier les matinales avec quatre nouvelles chroniques (1), redonne la main aux journalistes dans la session d’info de la mi-journée (2) et confie à Franck Ferrand un rendez-vous consacré à l’histoire. Ainsi Michel Field quitte provisoirement l’antenne (quatrième voix qui disparaît en semai­ne) pour plancher sur une nouvelle émission de rentrée. « C’est une ­situation angoissante, reconnaît François Coulon, correspondant dans l’Ouest de la France. J’espère que Denis Olivennes se place sur la durée, parce que son prédécesseur nous a abandonnés au milieu du gué. A quelques mois de la présidentielle, je suis ravi d’avoir une équipe de direction qui ne peut pas être soupçonnée de connivence politique, car je me suis fait agresser à deux reprises. A Rennes, une femme m’a jeté à la figure le contenu d’une cafetière en criant qu’Europe 1 était la radio de Sarkozy. A Nantes, je me suis trouvé dans l’impossibilité de terminer une interview parce que, autour de moi, des excités criaient que Lagardère était un marchand d’armes. »

Aujourd’hui, dans la rédaction, l’optimisme est de rigueur, même si ­depuis le départ de Marc-Olivier ­Fogiel deux clans se sont constitués. Ceux qui ont travaillé avec lui ne tarissent pas d’éloges. « C’est un cœur, cet homme-là, témoigne Christophe ­Carrez. Pendant toute la période où il a été aux matinales, l’audience a progressé. » « Moi, je le trouvais très rigou­reux. Mais Canteloup l’a tant caricaturé que l’on ne retient de lui que les SMS qu’il envoie à Claire Chazal », ajoute Céline Kallmann. En face, sous le sceau de l’anonymat : « On ne veut plus d’un gars qui passe son temps à regarder ses chaussures et son portable et qui, en pleine grève, dit qu’il part à la neige. Il faut vite oublier la matinale bling-bling. En revanche, gardons les fous du roi que sont Nicolas Canteloup et Guy Carlier. »

Le malaise découvert à l’occasion de ces départs ne concerne pas que Fogiel, mais plus généralement le principe de pipolisation. Beaucoup de journalistes d’Europe 1 ne supportent pas que des animateurs fassent de l’info. Leur tête de file, Jean-Pierre Elkabbach : « Lorsqu’elles changent de ­média, les vedettes de télévision n’emportent pas avec elles leur public. La nouvelle équipe ne fera pas la double erreur du jeunisme et de la starisation. Avec Bompard, nous étions un peu sous le règne du sans mémoire, sans culture et sans imagination. Il faut en finir avec l’invasion des faits divers et des people abêtissants. » Tout concentré sur son émission culturelle du soir, Pierre-Louis Basse se contente ­d’affirmer que ce qui sauvera Europe 1, ce sont les contenus, la rigueur, l’invention et la liberté. « Dommage que Nicolas Demorand nous quitte, nous formions une bonne équipe. Avec le temps, son émission aurait rencontré le succès. »

Et le nouveau patron, Denis Olivennes, qu’en dit-il ? « Je veux des points de vue sur l’info, pas des partis pris. On ne doit pas voir les empreintes digitales des journalistes. Arlette Chabot, que je viens de nommer à la tête de la rédaction – elle prend ses fonctions le 4 mars –, manifeste régulièrement son indépendance. Quant à Olivier Duhamel, qui présente désormais un édito quotidien, il ne peut être taxé d’homme de droite. Notre problème principal n’est pas politique. Les études le disent. Il est dans la séparation du divertissement et de l’info. Dès que l’on mélange les genres, on perd des auditeurs. »

Abandonnée par ses têtes d’affiche, mais encore en pleine reconstruction, Europe 1 veut garder le moral. Journalistes et animateurs tentent d’oublier l’hémorragie en se réfugiant dans le travail. Mais ils savent que les radios qui font de l’audience sont celles qui évoluent en douceur. Entre début février et début mars, sept heures trente d’émission sur les douze que compte une journée ont été remaniées. Il serait temps que ça s’arrête.

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