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Laurent Joffrin s’inquiète pour l’indépendance de l’AFP

acrimedEn pleine trêve estivale d’un conflit qui secoue l’AFP autour de la réforme de son statut, Laurent Joffrin, directeur de Libération, flingue la « frousse » et la « complaisance » de l’Agence, coupable, pour l’essentiel, de ne pas faire assez de publicité à son journal.



Laurent Joffrin est tellement inquiet pour l’AFP que, dans une « tribune » parue dans Libération du 7 août, il la rebaptise, avec sa verve habituelle, « L’agence France-frousse ». Pourquoi est-il inquiet ? A cause des multiples « dérives » de l’information fournie par une Agence de plus en plus soumise à des contraintes commerciales ? A cause des conditions de travail des journalistes de l’AFP et de la précarité de nombre d’entre eux ? A cause de sa transformation programmée en société anonyme et des menaces que cette « modernisation » fait peser sur l’AFP et ses personnels ? Non. Sur tout cela, on peut lire les articles que nous avons rédigés et les communiqués des syndicats de journalistes que nous avons publiés [1]. Mais de tout cela Laurent Joffrin ne s’inquiète guère.

Non, si M. Joffrin est inquiet, c’est parce que l’AFP a « soudain peur des pouvoirs ». Elle a la « frousse », donc, et rompt avec « sa longue tradition d’indépendance », ni plus ni moins. Un tel diagnostic ne pouvait qu’attirer l’attention de tout observateur critique des médias, et surtout l’analyse sérieuse des symptômes sur laquelle il ne saurait manquer de s’appuyer. Or il s’avère que ce sévère diagnostic repose en tout et pour tout sur trois « exemples » – « trois exemples au moins », précise Joffrin, qui ne mentionne, et pour cause, que ceux qui concernent… Libération  :

« quand Libération a rendu compte d’un déjeuner pendant lequel le Président a tenu sur ses homologues, notamment sur José Luis Zapatero, des propos expéditifs en présence d’une délégation de parlementaires, et que l’affaire a débouché sur une polémique nationale en Espagne et en France ; quand Libération a décrit l’ampleur des pertes subies par une filiale de la Société générale ; enfin quand, avant-hier, Libération a révélé le montant des bonus distribués à ses traders par la BNP. »

Si M. Joffrin est inquiet, c’est donc, d’abord, pour Libération. Assez inquiet pour s’offrir une tribune d’autopromotion dans les colonnes de son journal. On lira avec d’autant plus de prudence l’analyse critique de l’AFP par Joffrin. L’agence aurait « commencé par passer sous silence les informations de notre journal, puis elle les a reprises tardivement et au conditionnel ou bien elle les a noyées dans les démentis officiels », préférant ainsi « par trois fois s’en tenir à la publication complaisante et immédiate, comme sur commande, des démentis officiels. Autrement dit, il apparaît que la parole d’un attaché de communication d’une banque ou d’un gouvernement vaut infiniment plus, à ses yeux, que celle de journalistes professionnels travaillant pour un quotidien indépendant. Dans ce système, si Libération écrit que la Terre est ronde et si l’Elysée déclare qu’elle est plate, l’AFP publiera d’abord le démenti élyséen, ou bien mettra à égalité les deux communiqués sans prendre parti ou, au mieux, elle laissera entendre que la vérité se situe entre les deux ». Et, conclut gravement Joffrin, « ce comportement n’est pas sans incidence civique ».

Que l’Agence France Presse ne soit pas au-dessus de tout soupçon ni de toute critique, c’est une évidence. Mais elle mérite mieux pourtant qu’une critique tapageuse, vraisemblablement moins destinée à l’améliorer qu’à assurer la promotion de son auteur et de son journal. Surtout quand, sur les trois exemples choisis, deux ne sont pas fondés et le troisième n’est que partiellement convaincant.

Epingler le traitement des propos de table de Nicolas Sarkozy montés en épingle et parler à leur sujet d’« informations gênantes » est une plaisanterie. Invoquer un prétendu silence sur les « pertes subies par une filiale de la Société générale » alors qu’elles ne sont toujours pas avérées est une bien étrange leçon de déontologie. Reste le cas du milliard de bonus mis en réserve par Paribas : le titre de la dépêche de l’AFP – « Bonus des traders : BNP Paribas “respecte scrupuleusement” les règles établies par le G20 » – et le moment de sa publication – douze heure après un premier démenti de la Banque – donnent immanquablement l’impression d’une tentative de la protéger. Mais on ne peut pas dire que Libération y ait été oublié ni maltraité, comme le montre le début de la dépêche reproduit en note [2] qui, loin d’apporter un « démenti » au quotidien, confirme officiellement ses informations [3].

Sur tous ces points, on trouvera des précisions dans un communiqué du SNJ-CGT publié en annexe de cet article.

Quant à M. Joffrin, la façon dont l’AFP fait ou non son travail semble lui importer assez peu du moment qu’elle sert de caisse de résonance aux informations de Libération, et que ce « coup d’épingle » est d’abord un « coup de pub ». Mais il est probable que les promoteurs de la « modernisation » de l’Agence sauront s’en souvenir le moment venu.

Il n’empêche : Laurent Joffrin aurait bien raison de s’inquiéter sérieusement d’une éventuelle subordination de l’AFP aux pouvoirs économique et politique. La réaction outragée de Philippe Massonnet, directeur de l’information de l’Agence France Presse, que l’on peut lire ci-dessous ne doit pas faire illusion :

Tribune de Philippe Massonnet, directeur de l’information de l’Agence France Presse, publiée dans Libération du 10 août 2009

« Vous avez publié le 7 août un article intitulé “L’agence France-frousse”. Vos propos sont insultants pour les journalistes de l’AFP qui, souvent, risquent leur vie aux quatre coins de la planète pour que le pluralisme de l’information existe. L’un d’eux est actuellement en prison. Vous vous attardez sur trois cas, pris parmi des centaines de dépêches que nous diffusons quotidiennement, pour nous reprocher notre “complaisance”.
Pêle-mêle, vous nous accusez directement ou indirectement d’agir “sur commande”, voire “d’entraver” votre travail, d’avoir des “manquements”. Libre à vous de juger la qualité du travail de l’AFP et la manière dont elle recoupe les informations. Cela ne vous autorise pas à tenir des propos injurieux visant ses journalistes qui, à lire votre titre, manqueraient de courage.
Oui, l’AFP doit vérifier les informations. Ce n’est pas une politique nouvelle de la rédaction. C’est une règle de base de toute agence de presse, une obligation fondamentale par ces temps d’hyper-communication. Oui, l’AFP reprend parfois les informations des confrères. Mais parfois, elle se refuse à le faire. Et elle a raison. Dans l’affaire des bonus BNP Paribas, Libération a d’ailleurs été cité. Alors pourquoi tant d’agressivité dans votre article ? Pourquoi ces formules au vitriol ? Pourquoi ce titre injurieux ? Pas plus hier qu’aujourd’hui, l’AFP n’a peur des pouvoirs, quels qu’ils soient et où qu’ils soient. Les milliers de journalistes de l’AFP ne sont pas des froussards. »

Mais, sans doute satisfait de son « coup », Laurent Joffrin se veut apaisant, dans une « réponse » publiée à la suite de cette « tribune » :

« Mon article, polémique il est vrai, porte sur trois affaires précises et circonscrites qui en font tout le contenu (et sur lesquelles l’AFP s’abstient encore une fois de répondre). Pour cette raison évidente, il n’attaque en rien l’ensemble des journalistes de l’AFP, pour lesquels j’éprouve le plus grand respect, comme je l’ai écrit au début du texte. A moins de considérer que toute critique est illégitime et que l’AFP est infaillible… »

Ayant timidement ouvert un œil, Laurent Joffrin s’empresse de le refermer pour achever paisiblement sa sieste estivale : l’éventuelle privatisation de l’AFP, avec la complicité de ceux qui devraient garantir son indépendance – les pouvoirs publics et les entreprises médiatiques –, n’intéressent pas le patron de Libé. Il est vrai, comme le rappelle le SNJ dans un communiqué daté du 11 août, que l’indépendance de l’AFP « est menacée par ceux-là mêmes qui devraient en être les garants » : l’Etat actionnaire et certains représentants de la presse, en particulier de la presse quotidienne régionale [4].

On attend encore – mais cela ne saurait tarder… – que Laurent Joffrin signe la pétition sos-afp.org.

Olivier Poche


Les précisions du SNJ-CGT de l’AFP

Dans un communiqué daté du 10 août 2009 (et intitulé « Affaire Libération/AFP : il n’y a pas de fumée sans feu !  »), les journalistes CGT de l’AFP répliquent à la réponse de la direction de l’AFP et « tiennent à faire savoir qu’ils ne sont nullement solidaires de la prise de position de la “haute” hiérarchie rédactionnelle, qui inspire au contraire défiance et inquiétude ». Ils remercient Laurent Joffrin d’avoir « secoué le cocotier et tiré la sonnette d’alarme sur les graves dangers qui guettent le pluralisme de l’information dans ce pays » et apportent les précisions suivantes :

- « Quand la direction défend l’indéfendable – Que l’AFP cherche à vérifier, aussitôt connue, la véracité d’une information publiée par un média, quoi de plus normal. Qu’elle retienne pendant douze heures une info de nature à faire la “une” de l’actualité (en l’occurrence, la constitution par la BNP-Paribas d’une provision d’environ un milliard d’euros à distribuer à ses traders pour 2009) en est une autre. La rédaction en chef faisant valoir que la banque, contactée, a aussitôt démenti cette information (pour la confirmer le lendemain !), que n’a-t-elle décidé de publier l’info de Libé assortie du démenti de BNP-Paribas, comme l’AFP le fait si souvent selon une méthode éprouvée ? En conférence de rédaction vendredi, le rédacteur en chef France a fait valoir que Libération n’était “pas un média spécifiquement économique”. Qu’est-ce que c’est que ce dédain pour la presse généraliste, quand elle traite de questions économiques ? A ses yeux, seuls Les Echos et La Tribune et quelques autres triés sur le volet seraient donc dignes de confiance. Et pourtant, combien d’informations sensibles publiées dans ce domaine par des médias non spécialisés, sans doute moins perméables aux influences et allégeances cultivées par les milieux d’affaires ! L’enquête de l’Autorité des marchés financiers concernant deux hauts responsables de la Société générale, pour un éventuel délit d’initié, ne vient-elle pas d’être révélée par le site Internet du Nouvel Observateur ? Le traitement – à ses débuts en tout cas – réservé par l’AFP à cette affaire, à la demande ou avec l’aval de la rédaction en chef, donne immanquablement le sentiment que nous avons cherché à protéger la BNP-Paribas, en tout cas à ne pas la mettre dans l’embarras. Il est indigne des principes journalistiques de l’agence. Quand il s’agit de la couverture des questions sociales ou de société – immigration, sans papiers – entre autres, la redchef France se montre autrement soucieuse d’“équilibre”, au point de disséquer d’un œil soupçonneux tout ce qui s’écrit sur ces sujets ! […] Dans l’affaire des bonus BNP-Paribas, en voulant défendre son choix, la rédaction en chef France défend l’indéfendable. S’ils devaient se répéter, il est légitime de penser que de tels comportements tomberaient sous le coup de l’article 2 du statut, qui nous interdit de “passer, en quelque circonstance que ce soit, sous le contrôle d’un groupement politique, idéologique ou économique”. La direction de l’agence aurait été bien inspirée de reconnaître une sérieuse défaillance dans cette affaire, plutôt que de “couvrir” un manquement grave à l’efficacité et à la déontologie professionnelles.

- « Amalgames – D’autant que, sur les deux autres litiges, Laurent Joffrin a tort. On comprend qu’il cherche du côté de l’AFP un débouché médiatique à la politique de “coups” journalistiques qu’il a inaugurée depuis son arrivée à la direction de l’un des titres-phare de la presse parisienne. […] Contrairement à ce qu’il écrit, l’information du 27 avril – selon laquelle la Société générale avait fait des placements hasardeux à l’origine de pertes pouvant se monter à 5 milliards d’euros – avait été reprise par l’AFP sans délai, et créditée à Libération. Jusqu’à ce jour, d’ailleurs, elle ne s’est pas révélée exacte. Quant au traitement réservé aux propos de Nicolas Sarkozy sur Luis Zapatero lors d’un déjeuner privé avec des parlementaires en avril dernier, s’il ne figurera pas dans les annales des couvertures politiques de l’AFP, il ne met nullement en jeu l’indépendance de l’AFP à l’égard des pouvoirs, contrairement à ce que tente d’accréditer M. Joffrin. Car il est transparent à la lecture de ces déclarations, telles qu’elle sont rapportées par le journal dans un compte-rendu extrêmement fouillé et précis, que le président de la République n’ironise pas sur le chef du gouvernement espagnol. Au contraire, il oppose sa réussite à celle des socialistes français [5]. Et alors ? Quoi de neuf ? C’est si vrai que Libé, dans ce compte-rendu (du 16 avril dernier, consultable sur son site Internet), n’a pas mis en valeur ces propos. Il y est revenu abondamment après que la presse espagnole – ou plutôt, une partie d’entre elle – s’est largement émue d’un bout de phrase de Nicolas Sarkozy sorti de son contexte (Zapatero “n’est peut-être pas très intelligent, mais il a gagné deux fois les élections, etc.”) pour ne retenir que le premier membre de phrase, où Sarkozy répond à une objection du socialiste Henri Emmanuelli. Seuls ou presque en France Laurent Joffrin et Ségolène Royal n’ont pas compris – ou, plus exactement, fait semblant de ne pas comprendre – le sens de cette “sortie” présidentielle. »

Notes

[1] Voir, respectivement les rubriques suivantes :« Pratiques et dérives de l’AFP », « Patrons et salariés de l’AFP » et « Vers la privatisation de l’AFP ? » Et parmi les derniers articles publiés : « Le plan Louette pour l’AFP : une autoroute vers la privatisation (SNJ-CGT) », « L’avenir de l’AFP menacé (Sud-AFP) », « Non à la privatisation de l’AFP ! (Intersyndicale de l’AFP) ».

[2] PARIS 10 août 2009 (AFP) – Bonus des traders : BNP Paribas « respecte scrupuleusement » les règles établies par le G20. – La banque BNP Paribas « respecte scrupuleusement » les règles établies pour les bonus dans les banques telles qu’elles ont été établies par le G20, a assuré mercredi la banque à l’AFP à la suite de la publication d’un article dans Libération sur « le retour des bonus ». Selon le quotidien, la banque française « va discrètement accorder autour d’un milliard d’euros de primes à ses traders ». « L’enveloppe à distribuer aux 17 000 salariés de sa filiale (Corporate and Investment Banking, banque de financement et d’investissement du groupe, NDLR) devrait dépasser sans problème le milliard », indique le journal, soit « 59 000 euros en moyenne par personne ». « Le calcul effectué par Libération est globalement exact », a confirmé à l’AFP un porte-parole du groupe. « L’année n’étant pas terminée, il s’agit d’un montant virtuel, les rémunérations variables n’étant décidées qu’en fin d’année au vu des résultats définitifs de l’exercice », a-t-il ajouté.

[3] Du reste, l’annonce par la BNP que la mise en réserve du fameux milliard « respectait scrupuleusement » les règles édictées par le G20 était une information non dénuée d’intérêt.

[4] Le communiqué du SNJ précise : « Tout d’abord l’Etat actionnaire, qui ne recapitalise pas à la hauteur des nécessités la seule agence française de dimension mondiale et qui, donc, la conduit à travailler en sous-effectifs. Puis l’hypocrisie de certains administrateurs de l’agence. Nous rappellerons seulement la décision récente du PDG de La Provence de se désabonner de l’AFP alors même qu’il siège à son conseil d’administration ! D’autres représentants de la presse quotidienne régionale y votent l’augmentation des tarifs d’abonnement pour, de retour dans leur entreprise, crier que c’est “vraiment trop cher” et vouloir créer leurs propres réseaux d’information. Le directeur de Libération est un membre important du Syndicat de la presse quotidienne nationale. Même si aucune rédaction ne peut être à l’abri d’erreurs et, donc, de critiques, le SNJ rappelle qu’il importe de soutenir les journalistes de l’AFP pour les aider à mettre l’agence à l’abri de toutes les pressions. »

[5] Trois jours après ces agapes, le responsable socialiste Jean-Marc Ayrault déclare : « Ce que je sais, pour avoir parlé à quelques participants à ce déjeuner, (c’est que) ce n’est pas le président du gouvernement espagnol qui a été mis en cause (par M. Sarkozy), c’était plutôt une prise à revers pour tacler les socialistes français » (dépêche AFP du 19/04/09) – Note du SNJ-CGT.

Publié le 13 août 2009 par Olivier Poche

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