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La Rue des allocs : M6 ouvre un boulevard aux préjugés

CAROLINE CONSTANT, SÉBASTIEN GROB ET PASCAL JOUARY JEUDI, 11 AOÛT, 2016 HUMANITÉ DIMANCHE

M6 diffuse, à partir de la semaine prochaine, un « docu-réalité » adapté d’un format anglais, « Benefits Street », qui a déchaîné les passions outre-Manche. La version française est sans doute moins caricaturale. Mais son parti pris pourrait avoir comme résultat de montrer du doigt nos concitoyens les plus fragiles. Inquiétant.

Peut-on considérer la précarité sous l’angle guilleret du divertissement ? M6 s’est lancé dans un projet du genre, un « docu-réalité » en cinq épisodes, intitulé « La Rue des allocs », qui déclenche déjà la polémique. Et pour cause : pendant six mois, des journalistes se sont installés dans le quartier Saint-Leu, à Amiens, particulièrement éprouvé par le chômage. Est-ce choquant de montrer les plus déshérités de nos contemporains, alors que le CSA dénonce chaque année leur manque de présence à l’écran ? Certainement pas.

Ce qui est choquant, c’est la manière… Par le titre, déjà, qui stigmatise. Par le traitement aussi : ce n’est ni du « documentaire », ni de la télé-réalité, c’est un mélange des deux. Du « docu-réalité », dit la chaîne. Autrement dit : on filme les gens dans leur quotidien, on les scrute. Mais en les enfermant dans une unité de lieu. Comme dans le « Loft ». Ou dans un zoo. Chacune des figures présentées passe ainsi du statut de « personne » à celui de « personnage », chargé de représenter un pan de « réalité » : la brave dame (Marie-Jo), l’illettré (Philippe), le chômeur à la dérive (Franck)… Le tout avec l’alcool qui coule à flots, pour ne pas oublier de tomber dans le cliché le plus éculé. Même si le réalisateur, Stéphane Munka, s’en défend. « Ce qui m’intéressait, c’était de voir ce qu’il y avait derrière les chiffres du chômage. (…) De manière générale, on le voit par le prisme de l’entreprise, jamais par le prisme de la personne », se justifie-t-il.

« Il y a une certaine manière de montrer les pauvres », pointe pourtant le documentariste amiénois Mourad Laffitte, coréalisateur avec Laurence Karsznia de « Good­year, la mort en bout de chaîne » et « FTP-MOI dans la Résistance ». Force est de constater que le traitement de M6 diverge de celui réservé aux classes supérieures. À M6, le monde des riches paraît mystérieux et inaccessible. Le monde des pauvres est à l’inverse représenté de la manière la plus crue possible : la caméra les suit partout dans leur quotidien, dans leur intimité. « On a des plans-séquences très longs, avec très peu d’interventions des journalistes, décrit Mourad Laffitte. C’est du voyeurisme. »

Peu instruits et sans aucune expérience du contact avec les médias, les participants baissent leur garde. Jusqu’à se mettre en position de faiblesse. « On expose les gens, on ne les floute même pas », souligne encore Mourad Laffitte. On ne compte plus les scènes où les habitants se confient alors qu’ils sont en état d’ivresse. Sans parler des délits qu’ils avouent à visage découvert, abandonnant toute méfiance. Une contrainte du format, marqué par son sensationnalisme ? Stéphane Munka s’en défend : « Ce qu’on appelle docu-réalité, c’est juste du documentaire, c’est la captation du réel. » Du réel, certes. Mais du réel sélectionné. À commencer par les « personnages », qu’il a choisis car « incontournables » dans le quartier. Autant dire des coqueluches ou des « bons clients ». « Ils sont représentatifs d’eux-mêmes », se défend Stéphane Munka. Un peu facile pour quelqu’un qui veut rendre compte d’une crise sociale d’ampleur.

le jeu de l’extrême droite

Le souci, c’est qu’un quartier n’est jamais isolé de la ville, ni de la réalité économique globale. Certes, Stéphane Munka rappelle les ravages de l’arrêt de Goodyear et de l’industrie automobile dans son commentaire. Mais il oublie de préciser que la région subit des délocalisations depuis trois générations, comme le soulèvent Mourad Laffitte et Laurence Karsznia, amiénoise elle aussi, qui collaborent régulièrement avec « l’Humanité » : « Il n’y a plus de robinetterie, plus de verrerie, plus de manufacture…», égrène Mourad Laffitte. Ne pas relier le chômage massif à cette désindustrialisation, c’est aussi désigner à la vindicte publique des citoyens qui ne trouvent pas de boulot, parce qu’il n’y en a plus. Laurence Karsznia s’indigne : « Pourquoi ne parle-t-il pas de la responsabilité des politiques ou du bailleur social ? Où sont les assistantes sociales ? » Elle reprend : « Cette émission sert la soupe à l’extrême droite, déjà si présente dans la région. Elle finit par convaincre que “l’assistanat est le cancer de la société française”, selon la formule de Laurent Wauquiez. »

Adrien Rouchaléou, journaliste à « l’Humanité » et habitant d’Amiens, s’étonne aussi de la distorsion avec la réalité : « Saint-Leu est loin d’être un quartier délaissé. Il y a l’université et des bars où tout le monde vient. Historiquement, c’était le quartier des ouvriers, mais cela fait plus de quarante ans que les mairies communistes successives l’ont transformé en quartier accueillant. » Il déplore aussi « l’impression de coron fermé, alors que la structure associative y est très importante ».

Mourad Laffitte, enfin, s’inquiète des commentaires déjà parus au sujet de « Rue des allocs » sur le site du « Courrier picard ». Des commentaires où sont dénoncés les « cassos » (alias les cas sociaux), « par des citoyens ayant un revenu à peine supérieur au leur. On divise les pauvres entre eux, c’est formidable », s’agace-t-il, ironique, désabusé. En gros, on nous invite à visiter « la rue des parasites ». « Avant les élections régionales, on montrait du doigt Calais, les réfugiés… Maintenant, ce sont les pauvres. C’est “Bienvenue chez les Ch’tis”… mais sans les comédiens. »

la Rue des allocs. Docu-réalité. M6. Mercredi 17 août. 20 h 55.

« Benefits Street » : quand les pauvres font l’attraction

« Rue des allocs » est une adaptation de l’émission anglaise « Benefits Street », diffusée sur Channel 4 en 2014. L’équipe avait filmé la vie des habitants de James Turner Street, un quartier défavorisé de Birmingham, où le taux de chômage culmine à 16,5 %, deux fois plus que le taux national. Sept millions de téléspectateurs ont suivi l’émission dès le premier épisode. S’en est suivi un déferlement de réactions plus ou moins virulentes sur les réseaux sociaux, allant jusqu’à l’incitation à la violence et au meurtre. Parmi les reproches entendus, le fait de montrer les petites combines, plus ou moins légales, pour boucler les fins de mois, de stigmatiser les chômeurs en les présentant comme des alcooliques, voire des délinquants. Une pétition signée par plus de 30 000 personnes avait été lancée pour interdire l’émission, estimée caricaturale, et donc clivante. Si la télé-réalité anglaise du désespoir a fait de l’Audimat, les participants, eux, s’étaient clairement sentis trahis par la production, certains n’osant même plus sortir de chez eux. Autrement dit : si la production avait voulu montrer que les bénéficiaires des allocations sont, pour la plupart, des profiteurs, elle ne s’y serait pas prise autrement.

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