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Dominique Baudis : “On a souvent dit que le pouvoir dictait ses choix au CSA, c’est faux”

Les présidents de l’audiovisuel public doivent être nommés par une instance indépendante.Dominique Baudis, président du CSA de 2001 à 2007, estime que le conseil qu’il dirigeait a fait ses preuves en matière d’indépendance politique. Il tente de nous le prouver en revenant exceptionnellement sur quelques nominations marquantes.

Michèle Cotta, ancienne présidente de la Haute Autorité (1982-1986) et Hervé Bourges, ancien président du CSA (1995-2001) avaient qualifié le retour à la nomination des présidents de l’audiovisuel public par le président de la République, d’« incroyable régression » (1). Ils se sont donc logiquement associés à notre manifeste, également signé par Jacques Boutet, le premier président du CSA (1989-1995). Dominique Baudis, président de cette institution de 2001 à 2007, s’y est, lui, refusé. Par principe – « Je ne signe jamais de manifeste » –, mais aussi parce que notre texte ne fait pas explicitement référence à un retour à une nomination par le Conseil supérieur de l’audiovisuel. Cette absence est voulue. A nos yeux, le CSA n’a pas toujours su faire preuve de l’indépendance souhaitable à l’égard du pouvoir, notamment lorsqu’il s’est agi de nommer les présidents de l’audiovisuel public. Notre absolue hostilité au retour à une nomination par l’exécutif ne vaut donc pas quitus à toute son action passée. Dominique Baudis conteste cette vision : « On a souvent dit que le pouvoir dictait ses choix au CSA, c’est faux. » Alors, pour la première fois, il a accepté de sortir de sa réserve. Au moment où Nicolas Sarkozy s’apprête à nommer un successeur à Patrick de Carolis, il raconte en exclusivité pour Télérama la façon dont, sous sa présidence, se sont passées les élections de Jean-Marie Cavada puis de Jean-Paul Cluzel à la tête de Radio France, et celle de Patrick de Carolis à France Télévisions. Et explique aussi comment TF1 a tout fait pour retarder le lancement de la TNT.

En novembre 2001, vous procédez à votre première nomination en tant que président du CSA et vous reconduisez Jean-Marie Cavada pour un deuxième mandat à la tête de Radio France. Nous sommes alors en pleine cohabitation Chirac/Jospin. Le CSA vit-il plus paisiblement et à l’abri des pressions en période de cohabitation ?
Comme toujours dès qu’on évoque une nomination faite par le CSA, on cherche une explication dans le champ du politique. Vous n’imaginez pas une seconde que Jean-Marie Cavada ait pu être reconduit parce que le CSA a jugé qu’il avait fait du bon travail et souhaité qu’il puisse continuer ? Le processus de nomination des présidents de France Télévisions et de Radio France s’appuie sur l’audition des candidats, avec l’obligation pour le sortant de présenter un bilan critique et, pour les postulants, un projet alternatif. On croit toujours que les nominations se règlent sur des coups de téléphone ou des déjeuners en ville, c’est faux. Pour l’essentiel, elles se jouent au cours de ces auditions à huis clos. Le choix se fait sur la qualité de la prestation des candidats et sur l’intérêt de leur projet.

Sur quelles bases avez vous élu en 2004 Jean-Paul Cluzel, qui était plutôt proche du pouvoir de l’époque, comme successeur de Jean-Marie Cavada ?
Jean-Paul Cluzel était à la tête de RFI, il connaissait bien Radio France et disposait d’un projet solide. Ces critères ont convaincu cinq membres du CSA sur neuf. Il était de notoriété publique que Jean-Paul Cluzel était très proche d’Alain Juppé. Il ne m’est jamais apparu pour autant comme quelqu’un de politiquement engagé, mais comme un professionnel de la culture. Je n’ai d’ailleurs reçu aucun appel de l’Elysée ou de Matignon concernant sa nomination.

Est-il vrai qu’en 2005 le gouvernement soit intervenu pour tenter de faire réélire Marc Tessier à la tête de France Télévisions ?
C’est tout à fait vrai. Marc Tessier était candidat à sa propre succession et, quelques mois avant le terme de son mandat, plusieurs noms de candidats, dont celui de Patrick de Carolis, ont commencé à circuler. Au fur et à mesure que l’élection se rapprochait, de nombreux membres du CSA ont été approchés par des gens qui leur délivraient tous – je dis bien tous – le même message : Marc Tessier est le seul candidat capable de diriger les chaînes publiques, il faut lui renouveler son mandat, il n’y a pas d’autre choix possible. Cette campagne prenait parfois un tour désagréable. On opposait le candidat à particule, catholique, père de famille nombreuse et autodidacte (Patrick de Carolis) à l’énarque polytechnicien compétent et branché sur le Paris intello (Marc Tessier). Patrick de Carolis incarnait pour ces gens-là tout ce qu’un petit milieu culturel et médiatique parisien n’aimait pas.

Qui étaient ces « gens » dont vous parlez ?
Des conseillers du président de la République, Jacques Chirac, du ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres, et de son cabinet, de membres du gouvernement et, in fine, du Premier ministre, Dominique de Villepin lui-même. Deux jours avant le vote et alors même que commençaient les auditions des candidats à la présidence de France Télévisions, Le Figaro publiait un article expliquant que Marc Tessier bénéficiait du « soutien » du Premier ministre. L’article, citant l’entourage de Dominique de Villepin, expliquait que celui-ci « [attachait] la plus grande importance à la qualité de la gestion du service public audiovisuel » et considérait que « Marc Tessier [avait] bien réussi en la matière ». J’ai cru à un débordement de langage de ses collaborateurs et je l’ai appelé pour lui dire que cette déclaration était assez malheureuse et tombait très mal. Au moment où j’allais lui dire : « Je pense que vous allez faire un démenti ou un rectificatif », il m’a interrompu : « Ecoutez, ce sont mes propres termes. Ce sont mes mots. Marc Tessier est le seul candidat capable de gérer cette entreprise. Vous n’avez pas le choix. » Je lui ai expliqué qu’il y aurait des auditions, un vote, mais il a continué : « Oui, oui, mais vous n’avez pas le choix. » Je lui ai alors dit : « C’est votre opinion, mais votre déclaration pose problème par rapport à l’indépendance du CSA. » Il m’a répondu : « L’indépendance du CSA, elle est sacrée. Mais j’ai le droit de dire ce que je pense. » « Et nous de faire ce que nous avons à faire. – Oui, bien sûr », a-t-il conclu. La conversation s’est arrêtée là. A ce moment, il y avait une certitude dans les sphères dirigeantes que le message était passé et que les choses allaient se dérouler comme prévu, ce qui n’a pas empêché des coups de téléphone jusqu’à la veille au soir de l’élection.

Bernadette Chirac, avec qui Patrick de Carolis avait écrit en 2001 un livre à succès, Conversation, n’est-elle pas intervenue pour faire cesser la campagne contre Patrick de Carolis ?
Bernadette Chirac ne m’a jamais appelé. Pas plus que sa fille Claude, qui soutenait Marc Tessier, ou que son mari, qui est resté à l’écart de cette nomination. Patrick de Carolis ne disposait d’aucun appui dans l’appareil d’Etat. Il pouvait en revanche compter sur le soutien de certains professionnels de l’audiovisuel. Quant à madame Chirac, elle n’a pas appuyé sa candidature mais elle est effectivement intervenue quand les soutiens de Marc Tessier se sont manifestés de manière trop voyante, pour faire passer un message : « On ne s’occupe pas de cette histoire. On laisse le CSA faire son travail. »

Au départ dans le tandem Carolis/Duhamel, c’est Patrice Duhamel qui devait être le numéro un. Est-ce exact que c’est vous qui les avez convaincus d’inverser l’ordre ?
Disons que je pensais que la candidature de Patrick de Carolis avait plus de chance de l’emporter et que je le leur ai dit. Le public connaissait Patrick de Carolis, et il me semble important de nommer à la tête de France Télévisions un homme qui soit identifiable. Un président connu et respecté par les téléspectateurs dispose d’une force particulière, parce qu’il donne une voix et un visage à la télévision publique. Il l’incarne. Cette particularité lui confère un poids particulier vis-à-vis des pouvoirs publics comme de ses concurrents.

Le traitement de l’affaire Alègre (2) par les chaînes publiques a-t-il influé sur votre soutien ostensible à Patrick de Carolis ?
Absolument pas. J’ai souvent entendu ça, c’est absurde. Le traitement de cette affaire par les chaînes publiques n’a pas été radicalement différent de celui de TF1 ou Canal+. Si j’avais été dans une démarche revancharde, je m’en serais pris à tout le monde. Par ailleurs, je connais assez bien la télévision pour savoir que ce n’est pas le président d’une chaîne qui élabore le contenu du JT. Marc Tessier n’a pas été un mauvais président et, s’il n’avait pas eu un très bon candidat en face de lui, il est probable qu’il aurait été reconduit. J’aurais alors voté pour lui sans état d’âme.

Faut-il aujourd’hui revenir à un système de nomination par le CSA ?
Je ne fais pas de préconisation, je témoigne du fait que le mode de nomination des présidents de France Télévisions et de Radio France par le CSA était un bon système. Il reposait sur des auditions à huis clos puis sur un scrutin collégial à bulletins secrets. Les présidents de France Télévisions et Radio France doivent ne rien devoir à personne. On ne doit rien à un collège qui vous a élu alors qu’on a une dette à l’égard de la personne qui vous a désigné. Il me semble par ailleurs sain de dissocier le rôle de l’Etat actionnaire et la fonction de nomination. Je ne prétends pas que le système de nomination par le CSA soit parfait, mais je dis qu’il est de nature à assurer l’indépendance du président de la radio et de la télévision publiques. Franchement, qui peut dire que Patrick de Carolis n’a pas agi en toute indépendance depuis cinq ans ?

Si vous étiez encore président d’un CSA disposant du pouvoir de nommer le président de France Télévisions, renouvelleriez-vous le mandat de Patrick de Carolis ?
Oui.

Le CSA a été souvent attaqué pour son manque d’indépendance à l’égard de l’exécutif, mais aussi vis-à-vis des groupes industriels. Selon vous, est-ce justifié ?
Du jour où je suis entré au CSA, je savais très bien que j’aurais à faire quotidiennement la preuve de mon indépendance, parce que ce soupçon de dépendance à l’égard des pouvoirs politique et économique pèse en permanence sur cette institution. Le dossier du lancement de la TNT est pourtant bien la preuve du contraire. La TNT était un dossier fantastique. On créait des chaînes nouvelles et gratuites pour tout le monde. Elle a pourtant fait l’objet d’une opposition incroyable de la part de TF1 [NDLR : TF1 ne voulait pas que de nouvelles chaînes viennent lui faire concurrence]. Dans ce dossier, j’ai pu mesurer l’extrême porosité des pouvoirs publics à l’égard des intérêts de TF1 et le suivisme étonnant d’une bonne partie de la presse aux arguments de la Une. La chaîne venait chercher les députés à l’Assemblée nationale pour les emmener à son siège. Là, des types très calés leur expliquaient que la TNT était une lubie du CSA, puis les invitaient à déjeuner en présence de deux ou trois stars qui leur signaient des autographes. Il ne leur est même pas venu à l’esprit de nous rencontrer ensuite, voire de connaître notre point de vue, alors que nous, nous défendions l’intérêt général !
Le jour où la TNT a été lancée, Jean-Pierre Raffarin a accepté de venir à l’inauguration, au siège du CSA. Je me rappellerai toujours la phrase qu’il m’a lancée sur un ton rigolard à son arrivée : « Finalement, ça marche ton truc ! » Comme si j’étais un gamin qui avait bricolé un jouet dans son coin ! Un an jour pour jour après cet épisode, le hasard a voulu que je le croise à nouveau. Ce jour-là, Le Parisien faisait sa une et quatre pages sur le succès de la TNT. Je lui ai dit : « Tu te rends compte, Jean-Pierre, tu étais Premier ministre quand ce projet a été mené. Il ne coûtait rien à l’Etat, concernait tous les Français, ne pouvait apporter que des satisfactions. Et tu t’en es désintéressé alors que tu aurais pu en tirer un bénéfice considérable en terme d’opinion publique. » Il m’a répondu : « Oui, on s’est fait avoir par TF1. Il nous ont complètement enfumés. »

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