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Radio France, les raisons d’un naufrage financier

Si Radio France était une boîte privée, dans quelques mois, elle se retrouverait à la barre du tribunal de commerce. Premier problème : sa trésorerie a fondu. Le problème est urgent, faute de quoi, la caisse sera vide dans quelques mois. Fleur Pellerin, Michel Sapin à Bercy et, en définitive, Manuel Valls doivent décider de remettre au pot avant mercredi prochain. Un geste de l’État est attendu de manière à soulager la trésorerie du groupe, qui a par ailleurs reçu l’autorisation de s’endetter (la dette n’existe pas actuellement). Radio France a besoin de 50 à 80 millions d’euros pour faire face à ses échéances.

Le problème de trésorerie a été longtemps masqué. Les comptes apparaissaient sains, alors qu’ils ne l’étaient pas. En effet, le chantier de rénovation de la Maison ronde a été interrompu au milieu des années 2000. Or, l’État a continué à verser l’argent du chantier durant l’interruption. Cet argent s’est accumulé, permettant ainsi à Radio France d’afficher des comptes excédentaires. PDG de 2004 à 2009, Jean-Paul Cluzel a pu ainsi laisser une trésorerie saine. C’était un effet d’optique. Dès lors que les travaux ont repris, Radio France a commencé à payer les fournisseurs. L’argent de l’État a donc commencé à être décaissé. Le chantier prenant du retard, les frais de transition ont dérapé. Si bien que la trésorerie a fondu dangereusement. Mathieu Gallet, l’actuel PDG (nommé en mai 2014 par le CSA), tire la sonnette d’alarme à l’automne 2014 auprès de l’État actionnaire.

Frictions entre Bercy et la Rue de Valois

Or, dans le même temps, l’élection de François Hollande à l’Élysée a ouvert une période de disette pour le budget du ministère de la Culture. L’impératif de freiner la hausse de la dépense publique s’impose, bon gré mal gré à Aurélie Filippetti. Le modèle économique de Radio France pour les trois années à venir (2015, 2016, 2017) discuté avec le ministère de la Culture à travers le contrat d’objectifs et de moyens ne tient plus. La Rue de Valois souhaite que la dotation annuelle soit fixe – 601 millions d’euros -, alors que naturellement la masse salariale de Radio France croît de 4 millions d’euros par an. Compte tenu du dérapage du chantier, le trou dans la trésorerie serait à terme de près de 280 millions d’euros. Impossible.

Fleur Pellerin ne découvre pas la situation puisque la direction de Radio France a eu une trentaine de réunions à ce sujet depuis le début des discussions. En revanche, la ministre a eu des conversations animées avec Bercy à l’automne dernier. Au point que le gouvernement n’avait pas réussi à se mettre d’accord en décembre 2014 au moment d’arrêter le budget de Radio France pour 2015. La décision a dû être reportée d’un mois, le temps que Matignon parvienne à trancher… C’est dire si les économies sont toujours difficiles à faire. Fleur Pellerin n’était sans doute pas très heureuse de la situation. Mathieu Gallet lui a réclamé un rendez-vous fin janvier. Cette rencontre a été annulée. Et pendant deux mois, impossible de trouver un créneau… Il a fallu que le personnel de Radio France, découvrant l’immensité du problème, se mette en grève pour que la ministre remonte en première ligne en « convoquant » Mathieu Gallet à deux reprises…

Entre 200 et 300 personnes priées de prendre leur chèque

Or, le ministère de la Culture demande à la fois des économies et un plan de développement. Comment faire plus avec moins ? Mathieu Gallet propose de mettre en place un plan de départ volontaire (PDV) portant sur 200 à 300 personnes. Ce plan s’accompagnerait de la création parallèle d’une cinquantaine de postes sur des métiers nouveaux liés au numérique. Radio France ne consacre actuellement qu’environ 1 % de son budget au numérique (6,7 millions d’euros). Il est nécessaire de projeter Radio France dans l’avenir et d’aller à la conquête d’un nouveau public. La moyenne d’âge des auditeurs des stations les plus écoutées (France Inter, notamment) est élevée. Le numérique est un moyen de toucher un public plus jeune.

Reste à trancher la question des deux orchestres qui coûtent 58 millions d’euros par an et n’en rapporte que deux. Deux orchestres, un de trop. Rappelons que la Rai possédait quatre orchestres et les a fusionnés en un seul en 1994. Si la Rai a pu accomplir cet exploit… Le projet de Mathieu Gallet de confier l’un des deux orchestres aux bons soins de la Caisse des dépôts s’est heurté à un refus poli et net de son président, Pierre-René Lemas, ancien secrétaire général de l’Élysée. Donc, on retombe sur la fusion des deux orchestres en un seul avec une formation qui monterait jusqu’à 200 musiciens (il en faut 120 pour les oeuvres symphoniques les plus amples). La question devient : que faire des artistes qui n’auraient pas leur place dans l’orchestre unique et qui n’auraient pas pris la clause de départ du PDV ?

Mathieu Gallet a proposé un nouveau projet artistique : permettre aux musiciens non retenus d’animer des ateliers pédagogiques à Radio France. Il faut savoir par exemple que les musiciens de Radio France doivent à leur employeur quelque 1 000 heures par an. Or, tous les instruments ne trouvent pas à s’employer autant. Un pianiste, par exemple, joue 200 heures, mais il est payé pour 1 000 heures, libre à lui de donner par ailleurs des cours ou des concerts. On pourrait commencer par lui demander de remplir ses 1 000 heures à travers des sessions pédagogiques. Dans ce face-à-face avec les orchestres, Mathieu Gallet a eu à déplorer la défection de son directeur de la musique, Jean-Pierre Rousseau, qui s’est mis en congé-maladie jusqu’au 7 avril…

La confiance du CSA

Autre sujet tabou : le temps de travail des journalistes. Aujourd’hui, au bout de huit ans d’ancienneté, les cartes de presse ont 14 semaines de congés payés. Il faut donc remplacer souvent les titulaires par des CDD. Cela crée un volant de précaires importants qui finissent par alourdir le contentieux aux prud’hommes quand ils demandent, à juste titre, leur requalification en CDI. Autant de problèmes qui se posent de la même façon à France Télévisions (avec de lourds problèmes financiers à venir, comme à Radio France).

Mathieu Gallet sera-t-il soutenu par Fleur Pellerin ou bien celle-ci lâchera-t-elle le manager face à la fronde des syndicats et du personnel ? Réponse dans quelques jours. En attendant, la ministre ne peut destituer Mathieu Gallet. La compétence en revient au CSA, qui lui a réaffirmé, récemment, sa confiance. Le président du CSA, Olivier Schrameck (ancien dircab de Jospin à Matignon), a la tête dure. Pas sûr que les moulinets de la Rue de Valois et de Matignon l’impressionnent beaucoup… Si le CSA entend bien prouver son indépendance, il ne tient pas les cordons de la bourse. Tout repose donc sur les épaules du jeune PDG : flanchera-t-il sous la pression ?

La grève est reconduite jusqu’à mardi 7 avril inclus, assemblée générale mardi 7 avril

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